mercredi 11 avril 2012

DES OISEAUX SUR MA LANGUE / AVES IN LINGUA MEA

           


           Avec le printemps
           Les oiseaux se posent
           Sur ma Langue







Le poème avait pour instrument lui-même. Pour outil ce qu'il entendait instituer et détruire : mot, bavardage. Un mot unique était déjà un bavardage, un mot unique était encore Dieu. Ou les dieux. Ou les deux. Cerise était fraise pour peu qu'on ne vît pas assez la cerise dans la cerise. Il existait des mots pour dire qu'on ne disait pas, pour voir qu'on ne voyait pas, pour être distrait : " Bestiole " valait pour le chat qui se lovait contre moi depuis vingt ans et pour l'anonyme abeille qui passait sous mon nez allant se faire vivre et faire vivre la glycine.  " Piaf " était bon pour le passereau de mon enfance et pour celui d'aujourd'hui qui n'étaient pas les mêmes : il se trouvait que le monde des oiseaux était volatile. La Tourterelle Turque arriva chez moi un jour de mon enfance. Je n'avais jamais vu ni entendu pareille créature. Peu avant mon arrivée sur Terre, avait-elle franchi le pays de Bade, l'Alsace ? Elle avançait chaque année d'un certain nombre de kilomètres. La surprise passée, j'avais vieilli, elle était plus à l'ouest, dans  le Mantois ou le Perche. La poésie avait pour instrument ce qu'elle entendait répéter, inventer, détruire. Ce n'était pas le moindre des paradoxes puisque, venant aux mots - au bavardage - on tombait dans les bras de l'ennemi. Le poète manquait de luthiers, de cimaises, de mines d'ocre, du bleu de Chartres. La poésie s'empêtrait dans son instrument, la langue. Mais quelle langue ? Montaigne qui peut-être le mieux comprit que deux continents allaient s'épouser, Montaigne écrivant, Montaigne voyageant, Montaigne, honnête passant du monde qui se penchait sur l'ouest comme la Tourterelle, était certain que nul ne comprendrait, cinquante ans (cinquante ans) après sa mort, ne füt-ce que la célèbre adresse liminaire au lecteur qu'il plaça devant ses livres travaillés et retravaillés. Il ne soupçonnait pas le carcan de règles du siècle classique qui faisait qu'aujourd'hui nous parlions une langue, sinon morte, au moins statufiée  ; moins évolutive et moins souple assurément que d'autres. Qu'en faire ? Beethoven, à l'inverse de Montaigne, se persuadait qu'on ne comprendrait que plus tard ses derniers quatuors. Les fresques de la Chapelle Sixtine, à peine restaurées et à peine clos le débat qui eut lieu à ce sujet, se retrouvaient menacées. Le peintre qui vendait ne revoyait pas son tableau, et à l'inverse encore, l'agonie de César Franck avait consisté en une fugue atroce qui se développait dans sa tête à n'en plus finir, son chef d'œuvre peut-être qu'il emporta avec lui. Qu'en faire ? De ma langue française, de cette statue assez guindée dans son maintien, de cette langue des plus parlées et des plus mortes  ?  Qu'en faire ? Pour le poète et pour le poème, pour ce qui comptait bien détruire le mot, détruire le bavardage, pour ce qui comptait faire quelque chose avec cela puisque cela était ? Produire la nourriture de la Bête Immonde POUR cesser de nourrir la Bête Immonde. Qu'en faire ou qu'enfer ?

Le poète, nu contre la langue nue, la dénudait encore. Jusqu'à l'écorcher peut-être comme la langue l'écorchait. Si le poète n'était pas nu, la langue ne se dévêtait pas. Et l'inverse valait. Une fois la langue nue, il la dénudait, encore et encore, et ils se regardaient se dévêtir. Ainsi qu'on dénudait l'être aimé : on n'attentait qu'à ses vêtements. Oh certains s'attardaient à cet attentat : peu importait car l'autre aussitôt embrassait ce rituel. Nous étions deux : un poète et une langue. Assez pour faire l'amour. Que nous fussions osés ou embarrassés. Le poète, nu devant la langue nue, la dénudait encore. Pour attenter  à ses vêtements c'est-à-dire pour la rendre à elle-même. En un rite. Qui avait été, était, serait, toujours, sacré.

Le poème, français ou autre cette fois, ne pouvait être que seigneur et soigneur des mots les plus simples, les plus usés, les plus fatigués par leur usage profane, usage étourdi par nature. Mais de nos jours, sacré ou profane, l'usage des mots avait été violé par des médias qui avaient eux-mêmes violé des technologies qui émanaient de gens qui se violaient eux-mêmes. Ce qui était étourdi était devenu étourdissant. Le poème comptait s'ôter, ôter au mot et au monde  le vernis de vulgarité qui barre la route vers le " vrai nom ",  le " vrai lieu ", dirait Yves Bonnefoy, des choses et des êtres. Seigneur des mots, soigneur de mots, le poète usait pour ce faire d'une " médecine de cheval " : j'avais utilisé plus haut le terme " d'écorcher ". Il y avait des heurts, des surprises, des explosions dans le poème, qui jouxtaient des retours, des mélopées, des douceurs. Le sens se faisait du bien, apparaissait, disparaissait comme une sirène. Se dépliait aussi et se démultipliait pour une lecture qui ne fût pas assénée mais qui fût aventure. 

Lorsque je prenais l'imparfait comme temps de base, c'était que je quittais la poésie pour couper court à l'aventure et donner un sens univoque. Pour reprendre le thème du soigneur, disions qu'à l'imparfait je conférais avec infirmières ou médecins au poste de soins, me lavant les mains. Quand je repassais au présent je visitais le malade. Je voyais bien ce que ce dispositif pouvait montrer d'artifice, de maniéré. Mais j'en reparlerais car je quittais ici  mon propos. En tout cas ce qui permettait aux deux instances de se croiser était le Blog.  





DICTA V : du Blog.

(…) C'est reconnaître aussi qu'il n'est guère pour le livre de matérialité intégrale. Toute définition du livre est ravagée par le vent spirituel.

                   Salah Stétié,  Si respirer

 





  

7 commentaires:

  1. Oui... Comment dire... Oui, "piaf", effectivement, la démonstration est implacable. C'est vrai au fond de l'armoire. Donc vrai.

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  2. J'ai retrouvé cette nuit l'impression physique que me donnait l'imparfait comme temps de base.

    Vous avez peut-être assez pris les trains de banlieue pour l'avoir vécue : c'est ce moment où votre train en double un autre avant que de décider finalement de ralentir.
    Le monde passe dans un sens, puis dans l'autre, une sorte de ballet indécis.

    Entre les deux voies, comme une fermeture éclair déréglée, le monde " déraille".

    Par ailleurs, je goûte fort les rayures laissées par vos rémiges ces derniers temps.

    Je devrais plutôt dire " je hume hautement", puisque je traverse ces lignes rares dans les hautes atmosphères.

    Où elles sont restées parce que l'air est froid et implacable. Parce que peu y croisent, malheureusement ou heureusement...

    Mais vous parvenez à en araser tout de même quelques copeaux limpides. Et lorsque je les retourne, j'y vois bien leur haute lignée, de ces régions qui sont derrière nos yeux.

    Oiseau au vol inverse oiseau, c'était cela ?

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  3. Merci Natacha. "Oiseau au vol inverse oiseau" me dit quelque chose. La mémoire me manque : vous citez bien quelqu'un ? Char ? Apollinaire ? Merci de me le souffler.
    Quant aux trains, je maintiens qu'ils sont faits pour dérailler.
    Amitié.

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  4. C'est en fait " Oiseau tranquille au vol inverse oiseau".
    Ce qui est déjà beaucoup mieux.

    http://www.toutelapoesie.com/poemes/apollinaire/cortege.htm

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  5. J'ai quelque part un poème récupéré de la main d'un quasi analphabète, un chiffon qu'il venait de jeter, et qui écrit en termes de " barbare", mais inspirés, traitait un peu du même thème.

    Cela commençait par " L'oiseau vole à l'envers...", c'était brut, brillant, touchant.

    Ce genre de vagabonds, qui vivent des vendanges, qui ne sont nulle part, non répertoriés, qui ne laissent aucune trace, dont la société n'a pas connaissance.

    Il l'avait jeté comme on se débarrasse d'un mouchoir, parce qu'il ne pouvait penser que de lui-même vint quelque chose qui vaille la conservation, mais n'empêche, il avait fallu que ça sorte. Il l'avait " écrit".

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