lundi 31 mars 2014

LA MADELEINE PENITENTE, LA TOUR, QUIGNARD





Il y eut chez nous extinction des feux, chandelles mises à part, pendant une heure, en réponse à l'appel d'organisations humaines allant au secours, non de la "Planète", comme le terme en était apparu depuis quelques années, ni même de la Terre, mais de l'Homme devenu responsable, ainsi qu'un malheureux astéroïde venu de nulle part, de sa propre survie et de la protection des vies végétale et animale. Ce type d'action commune m'inspirait habituellement une vague grogne, et surtout me faisait irrésistiblement penser aux rites expiatoires de toujours : si un Romain, sortant de chez lui, apercevait tel oiseau venu de la gauche, de la sinistra, il pouvait par exemple déchirer un petit bout de sa tunique pour compenser ce mauvais présage et, la paix précaire ainsi rétablie entre lui et les dieux, poursuivre sa déambulation. De même, avec une journée sans voitures, on pouvait se remettre à polluer; avec une journée de la femme, continuer à la siffler, sous-payer ou battre, etc. Cela renvoyait à quelque chose de l'ordre de la superstition, du Trouble Obsessionnel Compulsif de groupe. On me dirait que ce raisonnement était spécieux, qu'il s'agissait de sensibilisation... eh bien oui : c'est-à-dire prendre exactement  à son compte l'anticipation des publicitaires et des politiques, qui "amènent" une réforme des retraites, une taxe, une "dédiabolisation" quelconques. A titre personnel, je préférais les "Blitzkriege", les exemples, les appels du 18 juin : harceler par surprise un gros bateau avec un petit pour sauver une baleine. Mais chacun jugerait. Ce qui m'importait d'exprimer à présent, c'était l'étrange intensité vibratoire de ce moment vécu en famille comme un rite, à la chandelle de cire - c'est-à-dire comme à Versailles, comme chez le roi monsieur, et non au suif des pauvres, extrêmement polluant. Evidemment pour la chandelle il faudrait les abeilles, n'est-ce pas ? J'en vins très vite à penser aux Leçons de Ténèbres du XVIIe siècle.



   " Il y eut deux grandes chandelles dans notre histoire et elles ont coïncidé dans le temps : les leçons de ténèbres de la musique baroque, les chandelles des toiles de La Tour. Les offices des Ténèbres, lors de la semaine sainte, constituaient un rite au cours duquel on éteignait une à une, dans le chant, les lettres hébraïques qui forment le nom de Dieu et, une à une, grâce au souffle d'un enfant en robe rouge et en surplis, les bougies qui les représentaient dans l'obscurité de l'agonie. On chantait les Lamentations de Jérémie et les soupirs de Madeleine. Les versets des Lamentations étaient entrecoupés de vocalises sur les lettres hébraïques placées en acrostiche. "

                        Pascal Quignard, La nuit et le silence, FLOHIC - éditions -, 1995.

J'imagine où en moi-même un tel rite janséniste aurait pu me conduire, la lumière baissant par degrés aux vocalises de Couperin sur "aleph", "beth". Il serait encore pratiqué de nos jours : certains "pénitents blancs" précisent qu'une unique chandelle reste allumée, espoir de résurrection, et que tous soudain "imitent" par du vacarme le phénomène tellurique accompagnant l'instant de la mort sur le Golgotha. Cf "penitentsblancs.fr", libellé "office des ténèbres".

Pour la petite ou la grande histoire, le lendemain de toute cette chandellerie, le peuple de France était convié au seul rite laïc : le vote dans toutes ses étapes - déplacement, profession d'appartenance à la communauté, isolement, écoute de l'énoncé de son nom, acte, signature, retour, dépouillement. Les écoles furent aussi vides que des églises à l'heure de la messe. L'abstention inquiète toujours la démocratie.

Mais la seule nouvelle qui m'attrista vraiment fut celle de la mode, nouvelle, du "SELFIE" dans l'ISOLOIR. C'était elle, la bougie éteinte cette fois devant mes yeux.      



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